[…] Certains estiment que la justice ne sera pas une bonne justice tant qu’elle restera séparée du peuple, ils veulent une justice qui soit l’émanation de la communauté. Nous estimons pour notre part que le jugement ne peut rester qu’individuel ; quand bien même le jugement de plusieurs individus sur tel événement serait unanime, il ne serait pas communautaire et ne saurait être généralisé. Au contraire un jugement qui s’impose comme étant celui de l’ensemble de la communauté a pour particularité de ne plus appartenir à personne.
En disant « nous avons tous les droits », les abolitionnistes abolissent le droit car chacun est pour lui-même son unique référence. S’il y a des actes que nous ne faisons pas, c’est que nous ne voulons pas les faire. C’est tout. Interdire le viol n’offre aucun intérêt pour personne. En revanche, chacun trouvera intéressant de réfléchir aux moyens d’être ni violeur ni violé.[…] Il est aussi aberrant de dire « si tuer était permis, tout le monde tuerait » que de dire « puisque le meurtre est interdit, je ne serais pas tué ». Nous nous sentons en sécurité avec ceux en qui nous avons confiance et aucune loi au monde ne changera cela. Nous ne pouvons présenter de l’intérêt les uns par rapport aux autres que si nous avons un minimum de discernement ; nous avons besoin de repenser les choses à partir de soi.
La définition de la loi est : « Règle impérative imposée à l’homme de l’extérieur. » C’est bien parce qu’elle nous est extérieure que nous refusons toute loi, y compris bien entendu la loi du plus fort : nous nous opposons à la force tant que cette force veut nous contraindre. Inutile donc de revenir sur le fait que la délinquance en tant que telle n’est porteuse d’aucun de nos espoirs; concurrence, machisme, racket, sont des lois que nous combattons, d’autant que la société les considère comme siennes, ne condamnant le criminel, comme l’a très bien montré Thierry Lévy dans son livre le Crime en toute humanité, que parce qu’il n’est pas à la hauteur du crime dont elle se repaît. Il est vrai que pour sa survie, la société ne peut qu’intégrer toute velléité individuelle de passer au travers de ses mailles : de nommer la délinquance, d’enfermer les délinquants, de faire croire par les médias que ce qui est dangereux pour elle est dangereux pour chacun, permet au au système que nous connaissons de détourner à ses fins ce qui n’est souvent au départ que dégout, colère ou lassitude.
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La société cherche donc à socialiser le crime par le procès puis le criminel par la prison. Elle accapare les actes de chacun, car il y a effectivement rivalité entre propriétaires : moi et la communauté à laquelle « j’appartiens ». Sitôt accomplis, nos actes nous échappent ; s’ils sont jugés « asociaux », ils sont punis et cela indépendamment bien sûr de l’idée qu’on pourrait se faire du bien et du mal ; sont enfermés les fous, les insoumis, les prétendus criminels. L’enfermement en prison, en camp, en hôpital n’est que l’aboutissement de cet enfermement hors de soi donc nous souffrons tous.
Nous abolitionnistes, voulons que les individus concernés se réapproprient leurs actes, qu’ils soient ou non appelés crimes. En soi, le crime n’existe pas. S’il existe bien des circonstances douloureuses, des actes horribles qui nous sont infligés, nous ne demandons pas mieux que de chercher à les éviter en réfléchissant seul ou à quelques-uns aux moyens de se garder de toute atteinte à notre intégrité mentale ou physique.
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Nous sommes dépossédés de tout et rendus étrangers à notre propres vie. Nous ne le supportons pas. Le mot « révolution » .a été confisqué par les politiciens […] Ainsi lorsque nous affirmons que nous ne reconnaissons à personne le pouvoir ni de nous juger ni de juger nos actes, nous abolissons réellement ce trop fameux consensus social qui n’est fondé que sur la remise de soi à la communauté. Les hommes n’ont jamais rompu avec cette idée qu’ils devaient renoncer à leur singularité au profit de l’espèce humaine.
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Mouvement abolitionniste (France)
Extrait d’une brochure trouvée dans le sud de la France…diffusant des textes du mouvement abolitionniste de la fin des années 70 en France. (3)