D’autres que nous feront, nous l’espérons, la critique du système des amendes ou du travail forcé « librement consenti ». Nous nous bornons à remarquer qu’il s’agit là de punitions vieilles comme le monde et que leur côté moderne tient uniquement à leur cynisme.
Plus intéressante apparaissent les solutions de remplacement, non à la punition, mais au jugement.
On dit des « négociations » entre victimes et auteurs d’actes délictueux qu’elles étaient à la prison ce que la diplomatie est à la guerre.[…]
Nous refusons tout enfermement. La vie hyper-policée qu’on nous propose où des gens s’arrogeront le droit de comprendre ce qui nous fait agir ressemble trop à l’enfermement du contrôle social tel qu’il existe déjà dans certains pays monstrueusement développés. Les travailleur sociaux, psychologues, médecins qui estiment de leur devoir de raccommoder les trous du tissu communautaire ne le font que par souci de préserver non leur propre bonheur mais la survie des systèmes dont ils ne peuvent être que les équipes d’entretien.
En revanche, nous pouvons parfaitement admettre et souhaiter que chacun puisse compter sur des gens qui s’associeraient à lui pour aider à résoudre une situation conflictuelle, à la seule condition que cette aide soit ponctuelle, singulière, individualisée, et c’est pourquoi nous nous méfions des instance de conciliation qui ne seraient qu’une nouvelle institutionnalisation des rapports. Car nous souffrons tous, par-dessus tout, de ne pouvoir créer des relations qui ne soient pas réduites à des rouages sociaux.
Les conflits ne sont pas appréhendés par ceux qui les vivent mais par des instances dites « objectives » qui, en réalité, font de nous tous des objets.
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De loin, le plus grave danger qui nous guette est la perte totale de notre singularité. Nous abolitionnistes, voulons redire que nous sommes contre l’incarcération, contre tous système pénal parce qu’il y a là-dedans une monstrueuse tromperie : au nom de tous et de chacun, nous sommes jugés innocents ou coupables, nos actes sont digérés dans le social et tout ce que nous sommes n’est pris en compte qu’après cette digestion, là où nous ne sommes lus nous-même mais un élément indéfini du seul tour, le « corps social » chacun étant renvoyé à sa place assignée de membre fonctionnel : assassin, journaliste, femme, bandit, enfant, etc.
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A la question : « Que faire de ceux que la société ne pourra pas récupérer et qu’elle considère donc comme l’ultime degré de son ordure? » nous pensons qu’il n’y a qu’une solution : cesser de vouloir socialiser. Par quoi remplacer la torture? Par quoi remplacer la prison? Par quoi remplacer le jugement? Par rien.
Ces trois questions restent interchangeables parce que toutes supposent qu’il faut casser ce qui ne se plie pas. Nous refusons totalement de nous demander « comment casser? » Le retournement que nous faisons nôtre consiste à se demander « comment ne pas plier? » En ce sen la délinquance nous touche. Elle nous intéresse dans ce qu’elle exprime d’irrécupérable et non dans ses formes qui portent qui portent presque toujours l’empreinte des rapports sociaux normaux les plus épouvantables (sexisme, violence, valorisation du chef, de l’argent, etc.).
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Les individus sont jugés non conformes (coupables) ou conformes (innocents) mais, de toute façon, jugés. Nous disons que si nous acceptons de passer sous la toise, nous nous dépossédons de notre jugement, de notre pensée, de notre être. Le partage tragique entre innocents et coupables, conformes au système ou non conformes, détruit chacun de nous.
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Extrait d’une brochure trouvée dans le sud de la France…diffusant des textes du mouvement abolitionniste de la fin des années 70 en France. (2)