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Dans l’Empire ottoman, à partir de la fin du XIXème siècle, de plus en plus de femmes sortent de l’espace domestique pour prendre la parole en public. Plusieurs revues sont créées, dont certaines par les minorités : des Arméniennes, des Juives, des Kurdes, des Grecques. Il existait alors une trentaine d’associations de solidarité entre femmes, qui portaient la question du féminisme. Les luttes féministes, valorisées quand elles étaient associées au combat pour l’indépendance, se sont retrouvées instrumentalisées dans une conception symbolique qui les lie à la nation moderne, via des stratégies éducatives, politiques et religieuses. Dans le discours nationaliste à l’intérieur de l’Empire ottoman, l’émancipation de la femme est le symbole de la colonisation, contre laquelle il faudrait définir une autre vision de la femme, à la fois nationale, moderne et « authentique ». Au sein du mouvement – nationaliste et moderniste – des Jeunes-Turcs, la situation des femmes était la question par excellence qui opposait « occidentalistes » d’une part et « islamistes » d’autre part.
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Dans l’Empire ottoman, dans nombre d’espaces publics, un rideau séparait les hommes des femmes. Mustafa Kemal interdit cette séparation des sexes en décembre 1924, peu de temps après avoir proclamé la république de Turquie. Atatürk glorifia, lors de ses tournées d’autocélébration dans le pays, « le sens du sacrifice » de la paysanne anatolienne, sa pudeur ou son patriotisme. La république s’est inscrite dès son apparition dans un système politique militariste, consolidant sa légitimité au moyen d’un langage mythico-religieux. Parallèlement, le processus de modernisation valorisa les femmes instruites, les jupes courtes et les cheveux dévoilés ; l’égalité ou l’autonomie n’étant pas au programme… De plus, le parcours des filles adoptives de Mustafa Kemal illustre le caractère patriarcal du projet « républicain », notamment celui de Sabiha Gokcen. Première femme turque pilote de guerre et symbole de l’héroïsme au féminin, elle a participé aux bombardements des rebelles kurdes, à Dersim, en 1938.
 
Entre les années 1960 et les années 1980, au sein des mouvements contestataires, d’obédiences marxistes-léninistes, le modèle de la « femme révolutionnaire » prend le relais de celui de la « femme républicaine ». À la suite du coup d’État de 1980, nombre de femmes participent activement aux cercles de solidarité organisés en soutien à leurs camarades ou maris emprisonnés, contre la torture policière systématique, les conditions de détention, et les lois répressives. D’autre part, cette agitation féministe, qui n’est pas encore considérée comme dangereuse par le pouvoir, trouve un espace moins risqué pour exister politiquement. Les femmes réussissent à mettre en question publiquement des sujets comme la sexualité, le corps, le mariage, la reproduction, la famille, etc., qui étaient perçus comme relevant du domaine privé, non politique. En effet, après que les hommes furent emprisonnés, bien que psychologiquement abattues, elles étaient « libres» de partager leurs vécus des rapports sociaux de sexe dans leurs organisations politiques.
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Cette autonomisation fait naître un nouveau cycle de luttes, servant d’incubateur à l’apparition de différents mouvements libertaires, écologistes, antimilitaristes, LGBT, etc., à partir des années 1990. Ces nouveaux groupes ouvrent les débats sur l’autorité, les dominations, la violence, les pouvoirs. La spécificité du régime répressif turc se trouve dans la définition constitutionnelle de la citoyenneté républicaine, qui fait qu’on ne peut s’écarter de la norme, et ce dans tous les domaines : ethnicité, relations entre les sexes, modes de vie ou encore tenues vestimentaires. C’est sûrement la raison pour laquelle il existe une alliance entre les mouvements kurde, arménien, antimilitariste, féministe, libertaire, etc., où la rencontre entre ces groupes se réalise autour de l’apprentissage des luttes communes et des apports successifs de l’espace de la « résistance » à l’autoritarisme rampant du régime islamoconservateur d’Erdoğan et de son parti l’AKP.
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Extrait de NUNATAK
NUMERO DEUX (Automne/Hiver 2017-2018 )
Disponible ici : https://revuenunatak.noblogs.org
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1 Le génocide arménien et les nettoyages ethniques à l’encontre des minorités vont saper pour un long moment cette hétérogénéité dans la lutte.
2 Dirigeant du mouvement des Jeunes-Turcs, puis chef militaire lors de la guerre « d’indépendance », après la défaite de l’Empire ottoman lors de la Première Guerre mondiale. De là vient son statut patriarcal d’Atatürk, le père des Turcs.