Été 2017 – Minnesota

Le texte qui suit a été écrit durant l’été 2017 à Twin Cities (ou „villes jumelles“, à savoir Minneapolis et SaintPaul, dans le Minnesota, au nord des Etats-Unis) et publié anonymement sur le site de contre-info Conflict MN. Il arrive à la suite de plusieurs mobilisations antifascistes dans les environs, qui, comme on le verra dans l’article, sont en perte de vitesse. Ce texte examine la dynamique des manifs contre les prisons à Minneapolis comme source potentielle de renouvellement pour le mouvement autonome. Twin Cities est certainement une région du monde fortement pacifiée, où les conflits sociaux sont des événements exceptionnels. Nous proposons d’explorer les possibilités de rendre plus nets les antagonismes, dans l’espoir que ce texte puisse servir d’inspiration pour d’autres qui luttent dans des contextes pacifiés similaires dans le monde.

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Octobre 2017

C’est loin de nous enchanter, mais reconnaissons-le : les efforts autonomes ont fait défaut cette année, en tous cas jusqu’ici. Nous ferions bien de nous rappeler que la révolte existe partout, même lorsqu‘invisible à nos yeux, mais quoi qu’il en soit, nous restons insatisfaits. L‘excitation ressentie le 20 janvier, cette sensation de potentiel, n‘a fait que nous filer entre les mains depuis lors. Alors que Trump prenait ses fonctions et que des millions de gens dans le pays étaient poussés à prendre position, c‘est la gauche qui les a accueillis à bras ouverts. Les anarchistes et autres rebelles autonomes semblent partout avoir été pris au dépourvu le 21 janvier et il semble que Twin Cities ait été la plus lente à rattraper le mouvement. Par dessus-tout, il semble que les efforts combatifs aient été investis dans l‘organisation locale antifasciste. L‘aire métropolitaine a vu au moins quatre affrontements d‘importance entre patriotes de toutes sortes et antifascistes durant autant de mois. Au cours du temps, une tendance à la baisse semble se dessiner en matière de capacité offensive du côté antifasciste : chaque action voit la droite s‘approcher toujours plus près d‘une victoire décisive. Cette assertion est sans doute discutable, mais ce n‘est pas l‘objectif de ce texte que d‘examiner en détail les affrontements des mois passés. Nous voulons plutôt nous pencher sur ce que nous voyons comme quelques pics d‘activité autonome collective, dans l‘espoir que cela puisse inspirer ceux qui se sentent aussi insatisfaits que nous le sommes de la trajectoire que prennent les choses. Il est clair pour nous que durant les dernières années, le véritable pic de conflit à Twin Cities est à trouver dans les ruelles autour de Plymouth Avenue[1] ou sous les arbres le long de la route Interstate 94[2]. Les analyses de ces moments sont importantes et incroyablement utiles. Cependant, elles restent des réactions spontanées à une suite particulière d‘événements qu‘aucun d‘entre nous ne serait capable de mettre en branle. C‘est pourquoi nous allons plutôt analyser une série de manifestations contre „l‘établissement pénitentiaire pour mineurs du Comté de Hennepin“, autrement dit, la prison pour jeunes. Pas que nous croyions que faire du bruit devant les taules soit plus important que d‘autres formes d‘action, mais dans l‘espoir que cette analyse puisse inspirer des actions plus créatives dans le futur. Fin 2015, un appel public a été lancé anonymement pour une manifestation dans le centre-ville le soir du Nouvel An. Quelques personnes se sont retrouvées au métro Government Center, ils ont parcouru trois blocs jusqu‘à la prison pour mineurs, déployé une banderole et tiré quelques feux d‘artifice. Les gens se sont dispersés rapidement sans incident. Si la police était au courant de l‘appel, ils n‘ont pas semblé agir en conséquence. Quelques semaines plus tard, l‘expérience a été répétée presqu‘à l‘identique pour la journée de solidarité avec les prisonniers trans du 22 janvier. A la fin de l‘été 2016, l‘organisation et l‘agitation autour de la grève des prisons du 9 septembre étaient passés à |14| la vitesse supérieure. A Minneapolis, il était prévu de se retrouver dans l‘Elliot Park le 10 avant de marcher les six blocs jusqu‘à la prison pour mineurs et aller y faire du bruit. L‘appel lui-même était anonyme mais le comité d‘organisation des travailleurs incarcérés de l‘IWW[3] lui a prêté une certaine dose de crédibilité publique en terme d‘organisation. Le 10, environ cinquante personnes étaient au rendez-vous. Le groupe a marché jusqu‘à la taule et a tiré plusieurs feux d‘artifice jusqu‘à l‘arrivée d‘un agent de sécurité de l‘établissement. A ce moment-là, le groupe a continué vers le centre-ville, vandalisé deux ou trois bâtiments avant de s‘arrêter brièvement devant la prison pour adultes situé dans l‘of- fice de sécurité publique. La police, qui était apparue au cours de la manifestation, est restée à distance du groupe qui est lui retourné à l‘Elliot Park se disperser. Il y a ensuite eu un appel en vue d‘une deuxième manif pour faire du bruit en solidarité avec la grève des prisons du 22 octobre. Cette fois, la police est venue préparée avec plusieurs patrouilles qui tournaient autour d‘Elliot Park. Une vingtaine de personnes sont venues à la manif, mais cette fois la plupart étaient masqués alors qu‘il n‘y en avait qu‘une minorité à la manif précédente. Le groupe s‘est lancé d‘un pas rapide vers la prison pour mineurs, a tiré des feux d‘artifice et fait demi-tour pour revenir au parc. La dispersion a été bien plus chaotique, des patrouilles de police suivaient les gens dans le parc et essayaient de suivre certains participants jusque chez eux. Quoi qu‘il en soit, il n‘y a pas eu d‘arrestation. Au Nouvel An, il y a eu une nouvelle manif, suivant le même schéma depuis Elliot Park jusqu‘à la prison pour mineurs. Cet appel n‘a pas circulé publiquement mais a quand même réussi à rassembler une quinzaine de personnes. Une fois formé, le groupe a pris sa route habituelle, des graffitis sont apparus presqu‘instantanément. Les gens sont arrivés à la prison, et une fois de plus, des feux d‘artifice ont été tirés pendant que d‘autres bombaient des messages sur la taule. Le groupe s‘est alors replié vers l‘Elliot Park, non sans avoir brisé l‘une des vitres du bâtiment auparavant. La police est arrivée quelques blocs avant le point de dispersion, et a à nouveau essayé de suivre les gens, quoique sans succès. Et finalement, le 20 janvier 2017, un groupe d‘au moins cinquante personnes s‘est séparé du cortège anti-Trump à Government Center et s‘est dirigé vers la prison pour mineurs, où des feux d‘artifice ont été tirés. Sans attendre, la foule a continué son chemin dans le centre-ville, vandalisé une banque Wells Fargo avant de se refondre dans le rassemblement de masse. Alors que la police était prête pour la manifestation publique, l‘échappée surprise les a pris au dépourvu et n‘a pu être surveillée qu‘à distance. En somme, il y a plusieurs choses à considérer afin de parfair nos forces collectives. Avant tout, il y a le dilemme de l‘annonce : un appel public donne la possibilité à des personnes extérieures à nos milieux de participer, mais garantit une supervision policière des plus strictes. Cependant, il semble que les manifestations qui ont été annoncées publiquement n‘en ont pas beaucoup bénéficié, à l‘exception de celles qui ont profité de l‘attention de campagnes plus larges (par exemple la grève des prisons ou l‘investiture). Par ailleurs, les deux premières manifs devant la prison nous montrent la possibilité de tirer des feux d‘artifice clandestinement. N‘importe qui peut se rendre devant une prison seul ou en compagnie d‘un groupe affinitaire pour tirer des feux d‘artifice et disparaître rapidement. Ce qui ne requiert aucune préparation préalable si ce n‘est de se familiariser avec le terrain. On peut assumer qu‘Elliot Park est devenu le point central des manifs sauvages dans la mesure où il offrait un terrain bien plus favorable que la place de Government Center, ou que tout autre lieu du centre-ville d‘ailleurs, tout en étant situé à une poignée de blocs seulement de la taule. C‘est un endroit plus proche de Minneapolis sud, dans un quartier plus résidentiel, pas bien éclairé ni complètement sous surveillance. Ce pourrait bien être la meilleure option au centre-ville, qui est lui-même coupé du reste de la ville par des autoroutes, mais c‘est encore loin d‘être idéal. Trouver des zones où la police peut difficilement nous suivre ou nous observer est crucial, mais ce sont justement ces espaces que les villes sont bien décidées à éliminer. Pour d‘autres cibles que la prison pour mineurs, de meilleurs options de dispersion pourraient se présenter ailleurs dans la ville. Faire du bruit devant les taules nous semble important en ce que ces expériences nous ont permis de mesurer notre force collective, tant en termes quantitatif que qualitatif. Mais aussi pour voir combien de personnes se sont auto-organisées pour amener leur propre maté- riel ou mener leurs propres actions autonomes et pas seulement participer passivement à quelque chose que quelqu‘un d‘autre aurait organisé pour eux. La taule constitue une cible claire et facile, et casser l‘isolation qu‘elle impose à tous ces jeunes enfermés à l‘intérieur est important, mais il y a d‘autres moyens pour démontrer notre capacité collective. Il se pourrait qu‘il s‘agisse de fêtes rebelles dans des quartiers en gentrification, ou de blocages spontanés des infrastructures autour de la ville. Peut-être vaut-il mieux que nous laissions ces décisions à d‘autres, dont l‘imagination sera plus fertile. Nous n‘avons pas l‘intention de regarder avec condescendance ceux qui ont dédié tant de leur temps et de leur énergie pour organiser la lutte antifasciste. C‘est seulement que nous ne voyons pas de futur dans la répé- tition d‘affrontements qui sapent nos forces. Si nous lançons l‘offensive, si nous menons une critique féroce de l‘existant plutôt que de ses défenseurs les plus virulents, le champ de bataille pourrait bien ne plus être aussi lugubre la prochaine fois que nous croiserons la route de la droite. |15| [1] Le 18 novembre 2015, les manifestations suite au meurtre par la police de Jamar Clark à Minneapolis nord ont „dégénéré“ en assaut féroce contre le commissariat du 4e district. Les sorties du bâtiment étaient bloquées pendant que les agents étaient attaqués à coups de bouteilles, de pierres et même de cocktails Molotov. Voir Dispatches From Minneapolis 2015 [en anglais ] sur le site conflictmn.blackblogs.org pour une analyse détailée des événements. [2] Le 9 juillet 2016, après que la police ait tué Philando Castile, une manifestation a pris l‘autoroute à SaintPaul. Du matériel de construction a été tiré sur la route pendant que des feux d‘artifice et des pierres étaient envoyés en direction des lignes de flics au cours d‘un face-à-face qui a duré pendant des heures. [3] Industrial Workers of the World, syndicat révolutionnaire.

http://fr-contrainfo.espivblogs.net/files/2017/11/Avalanche-Fr-12.pdf