Extrait du livre de Giuseppe Bucalo – DERRIÈRE CHAQUE IDIOT IL Y A UN VILLAGE – Itinéraire pour se passer de la psychiatrie. (p 109-115)

 Sicilia Punto L Edizioni – 1990

 

Autodétermination

 

La psychiatrie n’appartient pas à la vie.

La vie n’appartient pas à la psychiatrie.

 

Les itinéraires personnels et collectifs pour se libérer de la psychiatrie traversent souvent des territoires et des labyrinthes dans lesquels notre existence entre en jeu. A l’heure actuelle, en effet, il est quasi impossible pour une personne de faire sans les “soins” psychiatriques, parce que ceux-ci peuvent être imposés contre sa volonté. Il est en outre pratiquement impossible de refuser le diagnostic de “maladie mentale”, puisque celui-ci est encore considéré comme un jugement médico-scientifique et non comme une insulte à sa propre humanité et à celle des autres.

Il ne s’agit pas ici de convaincre quiconque de se passer de la psychiatrie, mais plutôt de permettre à chacun de se mettre dans la condition de pouvoir le faire. Je crois que les gens ont le droit de décider de se faire définir (et d’être soigné) ou non en tant que “malade mentale”. Ce droit ne pourra jamais être “exercé”, tant que ne sera pas abolie chaque norme qui justifie les traitements coercitifs et l’obligation de “soin” de la part de la psychiatrie.

L’expérience nous enseigne que bien peu de personnes se rendent face au Moloch psychiatrique sans le combattre. L’arrogance psychiatrique va jusqu’à affirmer que le “symptôme” caractéristique de la maladie quelle entend soigner est justement le refus de la part du patient “d’être malade” et d’avoir besoin de “soin” psychiatrique. Ce qui revient à dire qu’était “malade” qui tentait de se soustraire à la lobotomie, tout comme qui s’opposait à l’internement en asile; de la même manière qu’est “malade” qui refuse de se faire bourrer de médicaments, se prendre une décharge électrique, se faire enfermer dans les services psychiatriques, perdre tout droit à l’intimité, à la communication, à l’autonomie.

La psychiatrie se définie alors comme une pratique d’obligation de “soin” sur des personnes quelle retient structurellement “non consentantes”. Le critère du “refus de soins”, comme justification de l’imposition coercitive à ces dernières, a été ratifié dans la loi 180 (ndlr.Loi Basaglia) elle-même, qui en fait un des critères sur la base duquel imposer un traitement coercitif en service psychiatrique.

La psychiatrie est une institution totale. Il n’y a aucun moyen de la conjuguer avec la vie et l’existence des personnes. Celle-ci ne sera (et ne peux) être réformée: elle doit être supprimée.

Le problème n’est pas dans ses pratiques, mais dans sa logique. La psychiatrie se base en effet sur la destruction de la subjectivité, de l’identité des personnes. Peu importe la pratique psychiatrique (alternative ou non) cela ne change pas la substance de la violence d’être accusé (et soigné) d’une “maladie” qui ne retient pas la possibilité d’avoir, tout comme d’être privé de la possibilité de définir et affronter par soi-même sa propre existence.

Se passer de la psychiatrie est un projet personnel et collectif qui passe par l’organisation d’un réseau permanent de défense, de critique, de dénonciation de l’inconsistance scientifique et de l’arbitraire de la psychiatrie. Un réseau informel, d’alliances et de ressemblances, qui met en lien les personnes et leur permet d’exprimer leur refus de devenir “usagers” et de subir les (mauvais) traitements psychiatriques. Un réseau étendu dans la communauté qui brise l’acceptation que nous avons donné à la psychiatrie en en révélant, la violence, l’absurdité, l’immoralité…

Le but des réseaux est donc celui de remettre en jeu les personnes; faire tomber tous les alibis qui consentent de ne pas voir, ne pas entendre, ne pas comprendre. Il s’agit de reprendre en main le sens de ce qui nous arrive sans se substituer au psychiatre dans le rôle de qui (à priori) sait, comprend, définit, soigne, aide… Il s’agit de libérer la créativité, la volonté, l’émotivité, la compétence des personnes autour de leur propre vécu et de leurs propres relations. Permettre cette autogestion des affects et des identités et l’unique voie pour vaincre le non-sens, le « faux semblants », et l’irréalité psychiatrique.

C’est précisément la psychiatrie, avec son idée de la “maladie mentale”, qui piège les individus. La “maladie mentale” empêche à la personne (et à qui la croise) d’accéder directement à la compréhension de ce qu’elle ressent, entend, de ce qui lui arrive. Le fait d’être traité comme “malade mental” ne nous aide pas à gérer, comprendre, vivre notre expérience, et ne nous aide pas non plus à comprendre celle des autres: la “maladie mentale” ne fait qu’augmenter notre peur, l’angoisse, le sentiment de diversité, l’incompréhension…

La psychiatrie ne produit pas d’expérience, de conscience, mais seulement la peur. Peur de ce que je ressens, peur de le dire, peur de l’écouter. Mes propres “voix” (ou celles des autres) vont être réduites au silence, niées, soignées. Ma propre (ou celle des autres) rage est “maladie”. Ce qui m’arrive n’est pas normal. Je suis différent. Les autres ont peur de moi…j’ai peur de la peur que je fais aux autres…

La psychiatrie ne doit pas être remplacée: elle doit être supprimée. Et avec elle la ligne imaginaire (et réelle) que nous avons mis en place entre les individus et leur expérience. Si nous voulons que les vécus et les raisonnements des personnes restent ce qu’ils sont, sans devenir “symptômes” de maladie, troubles, besoins, il faut refuser toute idée (et pratique) qui cherche à définir des “catégories” de personnes à aider et “catégories” de personnes qui aident. Je ne crois pas qu’il faille créer un “lieu” spécifique, parallèle, à part, où rencontrer qui a ou qui risque d’avoir à faire à la psychiatrie. Je ne crois pas qu’un centre d’animation social ou de rencontre pour les usagers des services psychiatriques, serve à dépasser l’arbitraire psychiatrique. Je ne crois pas qu’une coopérative de travail fermée serve à dépasser le non-sens psychiatrique.

Chacun de ces “lieux”, même si gérés par des personnes qui n’ont rien avoir avec les services psychiatriques, font partie du problème que nous voulons résoudre. Il trace de nouveau des lignes, jugements, murs: il enferme de nouveau les personnes dans une catégorie à laquelle ils n’ont jamais choisit d’appartenir, dans un monde dans lequel ils n’ont pas choisi de vivre.

Notre lutte pour supprimer la psychiatrie ne doit pas répondre à la question: “Avec quoi pouvons-nous la substituer”. Elle doit en poser une autre “Par quoi remplacerait-elle les lagers et les tortures?”.

Se passer de la psychiatrie signifie l’empêcher de prendre possession de nos vies et de notre histoire. Les organisations, les associations, les réseaux, et liens que nous réussirons à exprimer à l’intérieur des communautés et des villages où nous sommes impliqués, ne peuvent (et ne doivent) définir les mal-êtres ou proposer de répondre à des questions jamais posées. Si nous ne voulons pas reparcourir le labyrinthe psychiatrique nous devons nous limiter à délégitimer la psychiatrie et à libérer les personnes de son joug, en les laissant eux-mêmes, à leur façon, chacun avec sa propre subjectivité et son histoire, revenir à la vie qu’ils souhaitent.

Les réseaux ont justement la fonction de permettre aux personnes de dire, de se rencontrer, de se confronter, éliminant toute idée de “pathologie”; défendant les personnes des “soins”; en s’opposant à toute tentative de les faire taire, “de les raisonner”, de les interner contre leur volonté. Des personnes avec leurs expériences qui se confrontent. Des personnes qui se choisissent, qui parlent avec qui, comment et quand ils le veulent. Des personnes qui n’ont plus peur de dire et d’écouter.

Nos réseaux auraient la fonction fondamentale d’amplifier et de soutenir les actes d’insubordination à la logique psychiatrique, en créant de nouvelles alliances avec qui risque d’être exposé à des traitements psychiatrique coercitifs.

Et là où notre action d’”emotivizzazione” (ndr.aucune trad. littérale existante, mettre de l’émotion +/-) réussira à supprimer le préjudice de l’existence de la “maladie mentale”, nous verrons réapparaitre toute la vitalité, la complexité, la passionalité de l’histoire de l’interaction humaine. Des choses bonnes des choses mauvaises: mais de “vrais” bras, de “vrais” larmes, du “vrai” sang…

Il faut laisser les gens à eux-mêmes, les laisser trouver et pratiquer leur propre choix de vie, leur propre projet. Et cette liberté ne doit pas être soumise à condition, accords, compromis, imposés par nos limites, nos peurs, notre paternalisme. Nous ne pouvons pas nous transformer en ceux à qui ils doivent rendre compte, les tuteurs responsables, les bons “thérapeutes”. Nous ne pouvons pas de nouveau lier l’existence des personnes à un jugement (le nôtre) qui ne peut-être que arbitraire et violent.

Nous ne pouvons remplacer la psychiatrie, nous ne pouvons pas persécuter ses “victimes” pour démontrer nos théories. Nous ne pouvons-nous substituer en aucun cas aux référents naturels des personnes, à leurs amis, à leurs proches.

Je ne pense pas être capable de tolérer ou d’accepter tous les comportements ou attitudes qu’un être humain peut porter en lui. Je ne crois pas être plus capable que les autres de comprendre et aider un de mes semblables, seulement par le fait que je ne crois pas en la psychiatrie. Je ne crois pas que ce soit humain de m’intéresser à des personnes avec qui je n’ai rien à faire (ou avec qui je ne trouve pas de points communs) uniquement parce qu’elles ont été détruite par la psychiatrie. Je crois que chacun de nous a le droit de construire son futur, sa vie et sa mort, avec les personnes qui font partie de son histoire. Je n’accepterai pas que d’autres remplacent les personnes que j’aime et que je désire avoir à mes côtés dans ma vie.

Nous ne devons pas accepter la délégation pour comprendre et faire aujourd’hui la donne de la psychiatrie. Nos réseaux ne doivent pas s’intéresser au jugement sur ce que les personnes ressentent ou veulent, mais plutôt garantir à chacun de pouvoir porter un discours jusqu’au bout sans être balayé, réduit au silence, coincé dans un diagnostic de “maladie mentale”.

Nous ne nous organisons pas pour répondre à une personne sans visage, sans chair et sans sang. Nous nous organisons de façon à ce que chacun, au-delà de ce que nous comprenons et tolérons, puisse exprimer son point de vue, puisse réaliser son projet, puisse en assumer les responsabilités, les joies et les douleurs.

Nous nous organisons pour garantir cette liberté d’auto-déterminer sa propre existence, pas pour juger ou diriger cette liberté.

Pour faire cela nous pouvons utiliser un seul “medium”(ndlr.du latin intermédiaire): nous-même. Nous devons parler, donner la parole, commencer à se passer de la psychiatrie dans notre vie quotidienne, nous devons témoigner de cet engagement, organiser des campagnes de dénonciation des hospitalisations forcées, du recours à la médication forcée; nous devons être dans nos quartiers, pays, villages à se confronter, à écouter, recréer du lien.

Si la psychiatrie se base sur un silence imposé aux victimes, bourreaux et complices: c’est la parole, la voix, les cris qui peuvent désagréger le château de carte de son évidence. Le “dire” (ndlr.le fait de dire les choses), la prise de parti et de positions, l’être, est de loin l’arme la plus puissante pour mettre à la porte la psychiatrie depuis Furci.

C’est pour cela que je parle de réseau, parce que le mouvement doit traverser la quotidienneté, nous devons nous voir comme des “relais”, comme des “amplificateurs” de “voix”, comme des fils, références, liens, d’un village que se souvient et rêve.

L’itinéraire que je propose ne passe pas à travers des “lieux” alternatifs, n’impose pas d’investissement économiques, de professionnalisme, conventions, autorisations… Le défi est de savoir marcher, vivre et témoigner dans des lieux ouverts au social; être accueillis plus qu’accueillir; s’exposer, dire, s’allier…

 

La fin de la psychiatrie est dans notre fare a meno.

Giuseppe Bucalo